Pérégrinations et lectures italiennes

Cet été je suis à nouveau partie me ressourcer en Italie. Des rives du Lac de Côme jalonnées de petits villages à la colorimétrie chatoyante au grand silence des alpages du Val d’Aoste, en passant par les arènes de Vérone et ma chère Toscane avec une découverte, le village de Monteriggioni. 14 jours de reconnexion à moi, à observer le temps passer plus lentement, à reprendre des habitudes bien ancrées, à me gaver de belles images et aussi de bonne nourriture.

Varenna, lac de Côme
La place de la minuscule cité médiévale de Monteriggioni, depuis le mur d’enceinte

Dans ma valise, j’en avais posté une photo sur instagram, j’avais bien entendu glissé quelques lectures dont je viens aujourd’hui vous parler. Je les avais choisies car en rapport avec ce voyage d’une façon où d’une autre…

« Accabadora » de Michela Murgia où l’histoire d’une petite fille née par surprise dans une famille qui n’avait pas besoin d’une bouche en plus à nourrir. L’histoire aussi d’une dame plus âgée qui n’a jamais fondé de famille de sang puisque son fiancé est mort à la guerre. Ces deux destins se croisent lorsque la première devient « fille de l’âme » ou est, autrement dit, adoptée par la seconde dans la Sardaigne des années 50. J’ai beaucoup aimé ce récit qui met à l’avant plan deux femmes fortes et indépendantes, qui se construisent contre la pauvreté des schémas disponibles à l’époque. Une réflexion sur ce que nous choisissons d’appeler les liens familiaux, un roman d’apprentissage, une plongée dans un passé pas si lointain, voici les ingrédients du roman simple et puissant de Michela Murgia. Sans parler du terme Accabadora, qui n’est pas traduit en français et que je vous laisse le soin de découvrir. Un sujet de roman à lui tout seul que le rôle de Zia Bonaria auprès de ceux qui sont au crépuscule de leur vie. Comme vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce roman et je l’ai découvert à peu près en même temps que son autrice, récemment décédée, une intellectuelle féministe, antifasciste qui s’est faite la porte-parole des minorités et de ceux qui ne trouvent pas leur place dans la société hétéronormée, la famille traditionnelle et une société qui ostracise tant de personnes. Une grande dame, une grande sœur et une « mère d’âme » pour beaucoup d’Italiens qui s’est éteinte à 51 ans, vaincue par une tumeur rénale. A ceux qui comprennent l’italien, je ne peux que vous conseiller de l’écouter (son courage, son optimisme et sa vision de la vie comme de la mort sont assez révolutionnaires et inspirants, jusqu’au bout) et à tous les autres de la lire. Je me suis moi-même procurée sur place son ouvrage testamentaire « tre ciotole », paru cet été.

« Dictionnaire insolite de Florence » de Lucien d’Azay. J’ai grignoté ce petit ouvrage au bord de la piscine dont j’avais la chance de pouvoir profiter à Fiesole, sur les hauteurs de Florence justement. En tant qu’ancienne habitante et visiteuse régulière de cette ville merveilleuse, j’ai pris beaucoup de plaisir à me souvenir, me rafraichir la mémoire mais aussi apprendre des choses intéressantes, insolites ou simplement inconnues des étrangers. Ca change des guides verts et lonely planet que, pour ma part, je ne prends plus la peine de consulter lorsque je suis sur place.

« Une chambre à soi » de Virginia Woolf. Pour le coup, rien à voire avec l’Italie, mais bien avec le thème d’un atelier de bibliothérapie que je suis en train de préparer. A voire aussi avec mon féminisme et le fait que ce livre (2 conférences augmentées de Virginia Woolf à l’attention de jeunes femmes universitaires ) est considéré, à juste titre, comme un ouvrage fondateur du mouvement. Une chambre à soi et 500 livres de rente, c’est ce qu’il manque aux femmes pour être libres, c’est ce qui ne leur a pas permis d’accéder au métier d’écrivain et à tant d’autres depuis que le monde est monde. C’est ce que Virginia leur enjoint de tout faire pour se procurer et pouvoir créer, bien consciente que ce « luxe » ne lui a été consenti à elle que grâce à un héritage. Toujours d’actualité et hautement recommandé !

Extrait : « Néanmoins, lorsque je lis que telle sorcière a été soumise au supplice de l’eau, que telle femme était possédée du démon, que telle guérisseuse vendait des herbes, ou même que tel homme particulièrement remarquable avait une mère, eh bien, je pense qu’on n’est pas loin d’avoir perdu une romancière, d’être en présence d’une poétesse qui a été étouffée, d’une Jane Austen muette et sans gloire, d’une Emily Brontë se faisant sauter la tête sur la lande ou errant, grimaçante, sur les routes, ravagée par la torture que son don lui infligeait. En effet, j’irais même jusqu’à penser qu’Anonyme, qui a écrit tant de poèmes sans les signer, était la plupart du temps une femme. »

« Bellissima » de Simonetta Greggio. C’est le troisième roman que le lis de Simonetta Greggio, née en Italie en 1961, mais vivant à Paris depuis 1981. Les deux premiers « La Dolce Vita » et « Les nouveaux monstres » parlaient de l’Italie, de son charme, de ses gangrènes aussi. Je ne peux que conseiller ces livres à ceux qui aiment l’Italie, veulent la comprendre et veulent comprendre aussi pourquoi Simonetta l’a quittée. On le comprend encore mieux dans cette œuvre qui est cette fois-ci autobiographique. A la fois généreuse et pudique. Il y est question de politique mais aussi de violences domestiques et aussi d’une jeune fille qui tente de se construire au milieu de ce brasier. Bellissima, c’est la mère de l’héroïne. Bellissima, c’est aussi l’Italie. Un pays qu’on porte dans ses tripes où qu’on aille. A la page 32 de mon édition, elle y cite Cesare Pavese, que je n’ai encore jamais eu l’occasion de lire, mais dont les mots me touchent au plus profond de l’être : « Il faut avoir un pays, ne serait-ce que pour partir. Un pays signifie ne pas être seul, sachant que dans les gens, dans les plantes, dans la terre, il y a quelque chose qui vous appartient, que même lorsque vous n’êtes pas là, elle vous attend » (Cesare Pavese « La lune et les feux »)

Le garçon sauvage” de  Paolo Cognetti. Je clôture mes lectures italiennes au Val d’Aoste, par un livre que j’ai déjà lu en italien, mais que j’ai décidé de relire en français. Entre mes deux lectures, Paolo Cognetti a accédé à une certaine notoriété en francophonie car son roman « Les Huit Montagnes » a été adapté au cinéma, s’attirant des critiques positives et jouissant d’un beau succès en salle (je ne l’ai pas vu, seulement lu et je vais également le relire traduit). « Le garçon sauvage » est davantage un récit autobiographique (il est d’ailleurs sous-titré « Carnet de montagne) qu’un roman. L’histoire d’un homme qui fuit la ville pour se retrancher un an dans la montagne qu’il a connue enfant, écrire et vivre au rythme des saisons. Une lecture sensible et contemplative qui ravira les amoureux de nature, donnera envie d’aller à la montagne, mais fera aussi la part belle à la fraternité humaine. Je me suis également procurée, en Italien, « La félicité du loup ». J’aime lire en langue originale, mais la perspective d’animer des ateliers (en français bien entendu) me pousse à lire certains ouvrages deux fois, des coups de cœurs tels que ceux de Paolo Cognetti.

Voilà, c’est ici que se termine mon périple littéraire italien. Disposant d’une chambre à moi et n’étant pas soumise à des impératifs de tourisme frénétiques, j’ai eu le temps de tout lire. Avec grand plaisir, avec le sentiment de me faire un cadeau en retournant chaque année dans ces endroits qui s’inscrivent chaque année un peu plus en moi… Je vous souhaite d’être bien chez vous, mais également de savoir où aller lorsque vous avez besoin de changer d’air ou au contraire de retrouver un air familier et bienfaisant…

Bilan culturel de l’été 2021

L’été s’achève (a-t-il vraiment débuté?). La rentrée scolaire est actée et ne nous reste que l’espoir d’un été indien pour nous dire que tout n’a pas été pourri. Heureusement quand il fait moche, il nous reste la lecture, le cinéma, le théâtre et les musées. Voici donc à quoi j’ai passé une partie de mon temps ces deux derniers mois.

Lors de mon séjour à Florence, j’ai re découvert le Palazzo Vecchio et j’ai fait ma première visite au Palazzo Medici Riccardi. Ces visites guidées m’ont enchantée et permis de réviser l’histoire de ma ville de cœur en plus de m’en mettre plein la vue à coups de sculptures, fresques, chapelles et détails architecturaux.

Il y a deux jours je suis retournée au Théâtre pour la première fois depuis mars 2020. Je suis allée voir « La dernière nuit du monde », un texte de Laurent Gaudé, mis en scène et interprété par l’excellent Fabrice Murgia, accompagné sur scène de la magnifique Nadine Baboy. Une atmosphère feutrée et onirique pour évoquer ce monde qui rêve d’une pillule magique qui lui permettrait de se passer de sommeil pour faire « déborder le jour » et rugir encore davantage. J’ai beaucoup aimé. La scénographie et le travail sur les éclairages étaient hyper léchés.

La dernière nuit du monde | Festival d'Avignon
A Avignon

Au rayon cinématographique, j’ai adoré « Promising young woman » dont j’ai parlé dans mon post précédent. J’ai apprécié « Blackbird », un drame familial sur le droit à l’euthanasie. Je me suis plongée avec plaisir dans « My Salinger Year » que j’ai aimé pour son ambiance d’automne New Yorkais, les costumes, les évocations littéraires, mais qui est assez pauvre au niveau du scénario. Cela m’a donné envie de relire « L’Attrape Cœur » et de lire « Franny et Zooey » par contre. Enfin, sur netflix, j’ai été déçue par « dans les angles morts ». J’attendais un thriller, j’ai eu un film d’horreur qui ne m’a pas effrayée et qui n’apporte rien de neuf. Je ne sais pas ce qui a poussé James Norton et Amanda Seyfried à aller patauger dans tant de platitude et de déjà vu.

Critique : Mon année à New York - Cineuropa
Cette esthétique…

Je n’ai pas visionné beaucoup de séries, juste deux séries espagnoles pour m’imprégner de la langue (même si l’une est en galicien ce qui ne m’a pas beaucoup aidée même si je repérais bien les différences). Il s’agit de « après toi le chaos » et du « goût des marguerites » . Deux séries policières parfaitement dispensables.

Jusqu’ici j’ai lu 7 romans depuis début juillet, si je n’en oublie pas :

  • « Dans l’ombre du paradis » de Viveca Sten. Une enquête dans l’archipel de Stockholm.
  • « Je revenais des autres » , une mièvrerie assez mal écrite mais qui se laisse lire de Mélissa da Costa.
  • « le club des miracles relatifs » de Nancy Huston. Je pense que c’est le premier roman de Nancy Huston auquel je n’accroche pas. Trop désincarné et trop noir pour moi. Je ne pourrais même pas le résumer.
  • « La belle amour humaine » de Lyonel Trouillot a également échoué à m’emporter.
  • « la commode aux tiroirs de couleur » d’Olivia Ruiz. Un roman court où l’autrice évoque la vie de sa grand-mère qui a fui enfant la dictature franquiste.
  • « L’engrenage du mal » un policier de Nicolas Feuz. Dispensable lui aussi. Je l’ai lu assez vite mais j’y ai trouvé des invraisemblances.

Enfin j’ai lu, « Impossible » de Erri de Luca. Je l’ai lu en italien et j’ai adoré. Deux autres romans d’Erri de Luca sont sur ma pile à lire et je pense lui consacrer un article à part. Avez-vous déjà lu quelque chose de lui ?

Voilà, c’est tout pour cet été. Ce que j’ai le plus apprécié est de pouvoir retourner au théâtre, le roman d’Erri de Luca ainsi que « Promising young woman » au cinéma.