Humeur du jour: modeste histoire d’une fracture ordinaire

Aujourd’hui matin, comme toujours lorsque je vais travailler en voiture, j’écoutais classic 21. Nous sommes en période de vacances scolaires et la route est dégagée. J’entre en ville avec une plaisante facilité et j’arrive tellement tôt au bureau que je manque la chronique économique d’Amid Faljaoui. Dommage, il allait répondre à une question que je me pose souvent « pourquoi les riches continuent-ils à travailler ? ». Je ne comprends rien au monde de la finance, mais lui il vulgarise plutôt bien (d’ailleurs il est prof) et fait peu à peu mon éducation.

La journée se passe et, sur le temps de midi, je discute cinéma avec mes collègues et leur fait part du fait que, cette fois ci, je ne sais pas si j’irai voir le film de Ken Loach « sorry we missed you ». J’adore Ken Loach, mais « I, Daniel Blake » m’avait tellement rendue triste avec ses personnages lumineux mais implacablement écrasés par la vie. La journée de travail se poursuit et s’achève alors qu’il fait encore clair. Je reprends la route entre chien et loup comme on dit et; tandis que j’admire les reflets du coucher de soleil sur la Meuse que je longe, j’écoute la rediffusion de la chronique économique d’Amid Faljaoui manquée ce matin.

Il y disserte de l’addiction à l’argent, de la jalousie et du paradoxe d’Easterlin. Je ne connaissais pas cette dénomination, mais j’avais déjà lu de nombreux articles en parlant. En gros, c’est la théorie (étayée scientifiquement) que passé un certain niveau d’aisance financière (du style entre 3000 et 3500 euros mensuels), gagner plus d’argent ne rend plus significativement heureux et se transforme même en addiction, engendre peur, frustrations et jalousies.

Je me suis sentie riche et libre, bien qu’en dessous de ce seuil financier. Libre car pas esclave de l’argent et heureuse d’être capable de résister aux tentations du monde moderne qui entrainent tant de personnes très bien payées dans une spirale de frustration et de faim insatiable de plaisirs et de possessions. Ce sentiment de liberté a pourtant un arrière goût de découragement et même de colère face à ces foules sentimentales comme le chantait Alain Souchon et à tous les dealers d’opiums divers et variés, plus ou moins déguisés.

Je cogite chemin faisant et j’arrive bientôt à ma sortie d’autoroute. Alors que j’approche du rond point de sortie d’autoroute, je vois un Monsieur, entre deux âges, plutôt petit, avec une pancarte autour du coup. Je me dis qu’il fait du stop mais en approchant, je m’aperçois qu’il y est écrit « Nous avons faim, merci ». A quelques mètres somnole un labrador à côté de 3 sacs en plastique. Le trafic est fluide, je l’ai déjà dit, et donc les voitures ne doivent quasi pas ralentir et encore moins faire la file. Le froid est piquant et personne n’a la fenêtre ouverte. Je passe sans avoir le temps de réagir et je sens soudain mon cœur se serrer.

Je ne suis pas une sainte, loin de là et je repense à toutes ces fois où je me sens importunée lorsque je vais au cinéma en ville et que des sans abris ou des toxicomanes m’abordent avec leurs regards suppliants, leurs histoires vraies ou fausses, leurs mains tendues. Je repense à comment je peux leur en vouloir de faire effraction dans un moment de loisir où je voudrais ne pas penser à tout ça, faire abstraction de la misère du monde et profiter de la vie. Mon cœur se serre encore plus et je ressens soudain le besoin impérieux de faire quelque chose.

Pourquoi aujourd’hui et pourquoi ce Monsieur je n’en sais rien. Toujours est-il que ma voiture garée, je m’empresse d’acheter du pain, du fromage et des petits beurres et me voilà repartie en route vers le rond point. Il a été surpris le Monsieur, je me suis rendue compte qu’il devait avoir sacrément froid immobile là au milieu, pris dans les phares des voitures… Je lui ai tendu mes victuailles qu’il s’est empressé de ranger dans les sacs. Je lui ai demandé où il vivait. Il a bafouillé, m’a dit qu’il ne parlait pas français. J’ai voulu tenter l’anglais, mais il était Hongrois. Alors je lui ai souhaité courage avec les mots, avec les gestes et avec les yeux. J’ai caressé son chien et je suis partie.

Sur le chemin, j’ai senti l’urgence d’écrire cette histoire, une histoire d’une grande banalité, une banalité qui m’a désarmée à l’improviste. Lorsque j’ai commencé ce blog, j’ambitionnais de m’exprimer ainsi plus personnellement, d’offrir à ma sensibilité un exutoire, de faire réagir peut-être, sans doute. Puis j’ai choisis, hormis dans l’un ou l’autre article, de me focaliser sur le positif, le joli, le cosy. Mais aujourd’hui, j’ai été rattrapée par quelque chose qui dépasse cette rencontre et qui me pèse souvent. J’ai acheté ma paix intérieure provisoire avec quelques euros, c’est bien sûr encore plus pour moi que pour lui que je l’ai fait, j’en suis consciente. J’ai atténué provisoirement mon sentiment d’impuissance général grâce à un petit don.

Je vous remercie si vous avez eu le courage de lire jusqu’ici, j’espère que je ne suis pas celle qui a fait effraction dans un moment de loisir et à qui vous allez en vouloir…

Et vous comment faites vous pour gérer lorsque vous êtes submergés ? Qu’est-ce qui vous émeut et vous fait du mal ? Comment sortez-vous de l’impuissance ? Quels sont vos combats personnels ou communautaires ? Ca m’intéresse…

Je vous souhaite à tous une bonne soirée, de croiser un regard ami et une main tendue si et quand vous en avez besoin et de trouver la force et le temps de l’offrir à d’autres de temps en temps.

3 réflexions au sujet de « Humeur du jour: modeste histoire d’une fracture ordinaire »

  1. Ouvrir la page d’un blog, c’est pour moi l’engagement à lire tout ce qui est écrit.
    Bien entendu, c’est mieux si c’est bien ecrit.
    Je comprends tout à fait ces questions existentielles. Le choix n’est pas facile, quant à extirper la réelle compassion un situ, ce doit être. Encore plus compliqué.
    Lorsque j’etais Jeune, je vivais dans le Midi. L’Armée du Salut installait un grand chaudron en divers points de la ville, avec deux bénévoles en habit consacré qui frappaient le gong et distribuaient leur petit journal sur leurs activités. Je mettais le 1/10 de la valeur des cadeaux reçus.
    Modernité oblige, je reçois maintenant des courriers qui me permettent de donner des centaines d’€ en toute confiance. Je pense passer par le secours catholique cette année, parce qu’il est plus actif sur mon département.
    Je donne peu dans la rue ; je n’ai pas de bouillons chauds et autres aliments nutritifs. Je donne à ceux qui font des efforts pour maintenir leur dignité en mettant en œuvre un talent valorisant : peinture, sculpture.. mon don est alors conséquent mais discret. J’aime que l’artiste concentré sur son œuvre n’en soit pas concient.
    Il s’agit d’un d’un sujet délicat, pour lequel chacun apporte ses propres réponses.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour votre lecture et votre contribution. Nous faisons comme nous pouvons, ce monde va si vite et laisse de plus en plus de gens sur le carreau. Heureusement je vois aussi souvent de belles initiatives solidaires et ça me rend espoir un temps plus ou moins long…

      J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s